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Tant qu’on a la santé… c’est pire !

anthropologiesante.orgL’amélioration paradoxale des conditions de vie de personnes sans-abri

Le sens commun avance généralement que la maladie grave est le pire des malheurs. Pourtant, dans des situations d’extrême pauvreté, il est parfois préférable d’être en mauvaise santé car la maladie permet d’obtenir de nouvelles prestations sociales. En temps ordinaire, les plus pauvres n’ont pas accès à l’effectivité de leurs droits car celle-ci est soumise à des normes qu’ils ne sont matériellement pas en mesure de respecter. Or, le statut de malade dispense du respect de ces normes et permet donc d’accéder aux droits. Mais ces nouveaux droits disparaissent à la sortie du statut de malade. Le contrôle social qui préside à l’accès aux droits peut donc pousser les plus démunis à négliger leur santé jusqu’à se mettre en danger de mort.

Le sens commun considère la maladie grave comme étant le pire des malheurs. Pourtant, les observations que j’ai réalisées montrent à quel point, dans certaines situations, la hiérarchie des malheurs peut être bouleversée : pour les personnes sans-domicile, il est quelquefois préférable d’être en mauvaise santé. La maladie leur permet d’accéder à des avantages et des droits dont ils étaient privés jusqu’alors. Dans certaines situations, ils peuvent bénéficier de l’allocation adulte handicapé (AAH) et obtenir de meilleures conditions d’hébergement. Enfin, les étrangers en situation irrégulière touchés par la maladie peuvent parfois se procurer un titre de séjour provisoire. En leur permettant d’accéder à certains droits sociaux et fondamentaux, la maladie améliore leur quotidien, l’effectivité de ces droits leur étant indispensable pour jouir de conditions de vie décentes. J’appelle amélioration paradoxale des conditions de vie ce processus inattendu où la maladie a des conséquences bénéfiques pour le malade.

Les liens entre la santé et la pauvreté ne se limitent bien sûr pas à ce phénomène. Malgré des dispositifs telle que la CMU (Couverture Médicale Universelle), l’accès aux soins des plus pauvres demeure un problème (Benoist, 2009b ; Parizot, 2003). La plupart du temps, la maladie grave dégrade encore davantage les conditions de vie (Le Corroller-Soriano et al., 2008).

Le processus d’amélioration paradoxale des conditions de vie n’a donc rien de systématique : il dépend de facteurs précis dont certains sont détaillés dans cet article. Mais il éclaire d’un jour nouveau la question de l’accès aux droits et à des conditions de vie décentes ainsi que celle de la prise en charge de la grande pauvreté. Mes enquêtes suggèrent qu’une partie des SDF n’ont pas, en temps normal, accès à des revenus suffisants pour être autonomes, c'est-à-dire subvenir eux-mêmes à leurs besoins, ni à l’effectivité des droits fondamentaux. Ces manques compliquent leurs conditions de vie (errance, impossibilité de travailler et donc de satisfaire à leurs besoins). Explicitement ou non, dans les situations observées, l’accès à ces droits a pour contrepartie le respect de certaines normes (projet de réinsertion, recherche d’emploi, sobriété, ou respect des règles d’hygiène). Or, même si dans les faits il ne s’agit pas d’un choix, ces personnes semblent avoir, au regard des normes dominantes, des comportements jugés déviants (ils ne travaillent pas, ils errent dans les rues, ils s’alcoolisent, etc. - Terrolle, 1995).

Mais le statut de malade (Freidson, 1984) peut, dans une certaine mesure, dispenser du respect de ces normes. De fait, la survenue de la maladie rend parfois possible l’augmentation des revenus ou l’accès aux droits. Dans ce contexte, les personnes que j’ai rencontrées peuvent en arriver à élaborer des stratégies mortifères : la rémission entraînant la perte des avantages acquis, ils peuvent faire en sorte de “ne pas guérir”. Du fait du contrôle social qui conditionne l’accès aux droits, la crainte de perdre ces droits les pousse à adopter des comportements les mettant en danger de mort.

Lire le rapport sur anthropologiesante.revues.org

 

 

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