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"Nous autres"

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Po3m
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"Nous autres"

Message non lu par Po3m » 05 mai 2020 12:06

C'est écrit comme ça me vient, sans préparation structurelle de récit. Juste une petite nouvelle "spontanée", frappée au km.
Pas finie, à vrai dire même je la commence. Alors, je te mets en garde, tu n'y trouveras rien qui soit en rapport avec Le social ni même ton métier (ou futur métier). Mais j'ai besoin d'évacuer en ce moment et ça m'emmerde de garder pour moi. J'aime bien avoir deux ou trois lecteurs, et peut être 1 qui aille au bout. Alors ce n'est pas l'écrit du siècle hein, juste une petite histoire sans aucune forme littéraire particulière. J'espère malgré tout que ça se laisse lire. Quelques passages érotiques "légers". A vrai dire, j'ai besoin d'érotiser le récit mais de façon non gratuite.


Nous autres


I - Les serpents de feu


Je suis fatigué. Nous sommes tous fatigués.
On a marché longtemps à travers les grandes plaines pour échapper aux serpents de feu. On a du partir de notre citée forestière : Forâ. On a du tout laisser. Les serpents crachaient cette fumée opaque, des cendres incandescentes qui brûlaient les nôtres de l'intérieur, on a du les laisser mourir pour fuir la colère de Mâara. Les anciens nous avaient prévenu : "Ne jouez pas avec les serpents de feu, ne jouez pas avec leurs bébés. Cela portera malheur ! Mâara nous punira tous pour ce que vous faites !" mais on ne les a pas écoutés, moi le premier.

Le vacarme de la fournaise nous piquait les tympans, mais on les entendait quand même, ces hurlements d'effroi et de douleur qui nous perçaient le coeur de part en part. Certains d'entre-nous, oui : ceux qui pouvaient nous suivre, certains sont restés. Ils ne pouvaient pas se résoudre à laisser périr leurs plus proches. Ils se sont laissés prendre dans ces rouleaux de flammes, ces monstres immondes, les serpents de feu. J'ai perdu Yâm. J'ai perdu ma promise. Ma seule moitié. J'ai cru l'entendre, elle aussi. Je commençais à rebrousser quand Tarik, mon fidèle, m'a accroché le bras. Nos yeux se sont croisés, il percevait ma détresse et me cria "Je l'ai vu ! Elle s'est échappée par là mais on ne plus la rejoindre, le ventre des serpents de feu nous coupe le passage ! Suis-moi ! On s'échappe vers Amâk-Ham, les grands courants d'eau ! C'est par là que les nôtres s'échappent !" Je l'ai suivi alors, mais Yâm, sa voix cristalline, j'ai bien cru l'entendre. Des vapeurs de larmes sortaient de nos yeux brûlants. C'est tout ce qu'on a pu laisser de nous, auprès des nôtres perdus, abandonnés à leur sort.

Parmi les échappés, d'autres se sont noyés dans le ventre d'Amâk-Ham en tentant de le traverser. Son courant nous entraînait et il fallait ramper fort pour ne pas se perdre dans ses entrailles. Saba ne savait pas nager, elle paniquait avec son bébé. Les serpents de feu nous léchaient encore la peau, l'air avait pris la forme d'une nuit meurtrière pour nous empoisonner, on sentait la chair animale brûler vive, on sentait la folie de Mâara, dont la colère ne semblait plus connaître de limite, on croyait tous mourir avec Fôra. Son bébé, elle me le tendit alors que je tentais de ramener sa tête à la surface par l'une des lianes de ses cheveux que je n'ai pu accrocher qu'au dernier moment. Le fond tirait Saba si fort, elle puisait toutes ses forces à maintenir son petit à la surface des écailles féroces du courant. Je n'y voyais plus rien, juste son petit, ses mains qui plongeaient. J'ai lâché pour saisir son bébé, sans pouvoir réaliser pleinement mon geste, mais la douleur de n'avoir pu sauver la mère.

Nous étions peu nombreux, finalement. Une poignée de cailloux. Vraiment, vraiment très peu. Trop peu pour survivre aux jours à venir.

*

Il fallait pourtant tenir encore, marcher le plus loin possible, et vite. Après avoir longé durant plusieurs jours le ventre d'Amâk-Ham, nous n'étions pas pour autant sortis d'affaire. Nous étions vivants donc nous étions des proies. Certains grands mangeurs de chair voulaient sentir la vie couler, la viande cuite ne les satisfaisait pas. Alors, on se sentait pister. Ils nous suivaient. On tâchaient de rester groupés, si faciles à encercler. Mais il fallait s'arrêter, il fallait marquer une pause pour récupérer, reprendre un peu nos esprits.

Baham, le petit de Saba respire encore. Faiblement, mais il respire. Il lui faut du lait, il lui faut sa mère. Parmi nos femmes sauves, aucune ne peut nourrir un petit. Mîa, une femme au grand vécu semble avoir une idée. Elle nous a écarté, nous, les hommes, pour parler aux autres femmes. On respecte. Les bébés, seules les femmes savent bien s'en occuper. Elles savent aussi s'y prendre pour les sauver quand les choses tournent mal. Elles sont allées cueillir différentes herbes, des insectes, certaines branches dont elles ôtent l'écorce, puis se mettent à les mâcher. Elles recrachent directement la bouillie dans la bouche du petit. Il respire mieux, on dirait. Il reprend la couleur de la vie. Nous n'avons pas l'habitude d'exprimer notre joie aux femmes, nous les hommes. Mais on leur adresse nos dents comme marque de reconnaissance. Nous sommes très heureux d'avoir dans notre groupe, au moins un petit à protéger. Un petit à faire grandir, si Mâara veut. Si on survit, il faudra en faire d'autres, il faudra du lait. Mîa est la plus âgée de nos femmes, mais en âge encore d'être mère. J'ai bien remarqué un regard furtir à mon endroit, alors qu'elle tient le petit Baham dans ses bras. Un regard clair, pudique, beau comme le levé d'une journée nouvelle. Et autour ses traits, ses blessures, ses cheveux noirs qui tombent sur un corps entraîné à lutter. Mîa est une survivante, et elle a survécu, encore.

Son corps. Ses yeux, elles me les donnent comme les perles les plus précieuses du monde. Yâm, ma promise. Yâm, ma moitié. Yâm, ton ventre était pour moi. Tu me voulais pour faire ensemble la vie. Ton corps, là, devant moi, à la lueur d'un petit serpent de feu. J'effleure ton visage, tes mains sur mon torse, tu veux que je reste couché, là, sur le dos. Assise sur moi, tes cuisses de chaque côté. Tu saisis mon envie folle de toi pour le mettre au creux de tes entrailles. Tu t'empales et tu restes un moment comme ça. Tes cuisses se resserrent. Tu me parles, comme tu fais toujours avec moi. Les femmes normalement ne parlent pas trop aux hommes. Mais tu m'as dit que nous, c'est différent. C'est autre chose. Étonné, je t'ai demandé, quoi ? Tu ne savais pas mieux que moi. Mais tu me parlais et tu me voulais pour toi. Moi seul, pour toi seule. C'était nouveau. Tu me parles et enfin, tu remues. Tu commences à bouger doucement, à peine, que je me sens déjà inonder ton corps. Tu aimes me sentir exploser en toi. Tu aimes prendre ma force. Mais tu es douce, toujours le regard aussi doux, et d'autant plus doux encore, maintenant que tu es pleine de moi.

*

Un sursaut me réveille ! Les pleurs du petit. Hamelle, une jeune protégée de Mîa, s'en occupe volontiers. La jeunette n'est pas encore féconde mais elle prend très à cœur son rôle. Ca lui servira pour plus tard, lorsqu'elle deviendra mère elle aussi. Toutes nos femmes devront le devenir, si ce jour arrive, lorsque nous serons suffisamment saufs pour rebâtir une tribu. Mais où ? Dans quelle citée ? Nous ne connaissons rien du monde. Nous n'avons jamais vécu que dans Forâ, aujourd'hui éteinte. Tarik n'en sait pas plus que moi. Tout au mieux l'écho des anciens qui nous parlaient de Grâanit, un monde de pierres qui va plus haut que le ciel. Ils nous disaient que ce monde est vivant, qu'il respire, qu'il souffle, qu'il crache, qu'il a droit de vie et de morts sur toutes les créatures qu'il abrite et que le fouler doit être fait avec le plus grand respect. Qu'il faut veiller sur son sol à ne tuer que pour se nourrir. Du reste, c'est l'une de nos coutumes. Nous n'enlevons la vie que pour préserver la nôtre. Nous ne mangeons que rarement de la chair. Cela peut arriver, seulement pas nécessité. Mais la plupart du temps, nous cueillons ce que nous offre Mâara. Et nous utilisons les petits serpents de feu pour griller des insectes, des mulots, des oiseaux. Les plus gros animaux nous honorent pour de plus grandes célébrations. C'est Mâara qui le veut. Elle nous offre ce que nous méritons. Elle nous gronde quand nous le méritons aussi.

Tarik a préparé une Karba, une planche à donner vie aux serpents de feu. Malgré les quelques réticences, qui peuvent se comprendre, nous en avons besoin pour tenir à distance les mangeurs de chair. Il me lance un bâton bien sec : "Vas-y ! Tu sais bien y faire, c'est toi ici qui sait pour donner la vie aux serpents de feu !" un peu gêné, du aux évènements récents, je me prépare à mettre au monde ce qui vient de tous nous dévaster. Je ne suis pas le premier à le faire, mais la découverte est récente. A vrai dire, nous ne savons pas vraiment d'où ça vient. Cela fait moins d'une génération de mère à fils que nous pratiquons ce rituel. Une demi-vie d'homme. Nos anciens nous parlaient de Mâara, que c'est elle qui a voulu nous enseigner ce secret. On ne sait pas comment, ni même pourquoi ça fonctionne. On le fait, c'est tout. Tarik apporte un nid de brindilles, ça commence à fumer. Je ne perds pas la cadence, et même, j'accélère encore. Un trou brûlant dans la Karba, je prends le nid qui semble vouloir jaillir et me met à le tournoyer fort, en m'arrêtant par moment pour y souffler plus fort, les nouveaux nés crachent d'un coup, les serpents de feu, si petits, me brûlent le bout des doigts, je les place dans le petit lit de brindilles et de petits bois et lui rend le souffle, celui qui lui permet de respirer la vie... Et de brûler.

Les femmes sont heureuses, elles lancent des petits cris de victoire. Cela nous réconforte, nous les hommes, de voir nos femmes enfin nous donner raison d'y croire.

*

Po3m
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Re: "Nous autres"

Message non lu par Po3m » 07 mai 2020 11:30

II - Les mangeurs de chair

Ils ne sont pas comme nous. Mais ce ne sont pas non plus des animaux. On ne peut pas s'empêcher d'y penser. Ils vivent en clans, mais ils sont plus sauvages. Plus dangereux, ils tuent pour vaincre. Ils n'ont pas vraiment de territoire. Sinon que tout semble leur appartenir, vraiment tout. Ils déciment les nôtres depuis qu'ils sont là, parmi nous. Ils pillent nos tribus. Mais pire encore, oui vraiment pire que tout : ils nous mangent. Nous leur servons de trophées. Ils sont, à nos yeux, une erreur. L'horreur de Mâara, notre mère nature. Nous ne savons pas pourquoi elle nous les a envoyé. Ils sont là, maintenant. Il faut bien faire avec. Ils sont trop forts, ils vivent longtemps aussi. Bien plus vieux que nous. Certains anciens nous ont dit que dans 4 à 5 générations de mère à fils, ils nous remplaceront tous. Et sans la connaissance de Mâara, qui sait seulement ce que l'horizon deviendra ?

- Ils ne sont pas loin, ils nous ont probablement déjà encerclé. Je les sens ! Me lance Tarik.
- Nous trouverons, avec Mâara, une solution. Il faut garder confiance et rester vigilants, veillons à prendre ce que Mâara nous offre pour nous en sortir. Il faut rejoindre le monde de Grâanit.
- Nous élever plus haut que le ciel ? Mais tu es fou ! C'est interdit !
- Nos anciens sont dans nos esprits, mais ils ne sont plus dans la chair. Plus rien n'est interdit, à présent. Toi, moi, et d'autres, ce sont nous les plus âgés maintenant. Les plus aguerris. Tu le sais, et nous sommes encore en âge d'imposer la raison à tous. Ne cédons pas à la peur. On s'en sortira, et plus tard, nous perpétuerons à nouveau nos coutumes. Ne crains pas Mâara qui est partout. Même dans le ciel, et bien plus haut encore.
- Nous allons faire ce que nul parmi les nôtres n'a jamais fait. Mais je crains seulement que nous ne soyons tous dévorés, avant d'avoir touché le ciel, mon ami.
- Personne ne te mangera, Tarik ! Tu m'entends ? On se confondra à Mâara. On deviendra Mâara. Fais-moi confiance.

Tarik reprend le moral. Mais au fond de moi, je me demande encore comment faire pour nous en sortir.

Je me sens observé. Mîa suit attentivement et discrètement le moindre de mes faits et gestes. Je ne sais pas si je lui plais, ou si elle voit en moi le meneur dont le groupe a besoin pour survivre. Chez nous, il n'y a pas de chef. Ce sont les plus aguerris qui ont la parole. Ce ne sont pas forcément les plus anciens, qui eux ont la plus grande expérience de la vie mais dont toutes les forces de la chair les quitte, jusqu'à rejoindre Mâara, jusqu'à retrouver nos esprits. Parmi nos survivants, il n'y a plus d'anciens trop âgés. Ils sont tous morts. Nous sommes trois hommes à être devenus "anciens". Moi, Tarik, et Crâa. Crâa n'a jamais su parler. Il ne sait pas entendre non plus. Sa survie, il ne la doit qu'à lui-même. C'est même lui qui a senti avant tout le monde la venue des serpents de feu. Il entend tout ce que Mâara nous dit. Je suis très heureux de l'avoir encore parmi nous. Son rôle est majeur au sein des nôtres. Il est le liant qui peut réunir toutes nos forces. Tarik, lui, semble beaucoup compter sur moi. Ma position est devenue délicate. Pesante.

*
Dernière modification par Po3m le 23 mai 2020 20:00, modifié 1 fois.

NATTIE
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Re: "Nous autres"

Message non lu par NATTIE » 09 mai 2020 17:45

Nous attendons la Suite, Merci 🙏

Po3m
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Re: "Nous autres"

Message non lu par Po3m » 20 mai 2020 18:48

Merci ah j'avoue que c'est une surprise pour moi de lire ici une réaction, ça fait toujours plaisir :)

Alors je n'ai pas trop avancé sur ce petit jet d'histoire pour le moment mais du coup j'y reviendrai.

NATTIE
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Re: "Nous autres"

Message non lu par NATTIE » 21 mai 2020 20:05

🙏, Je vous y encourage car c’est vraiment captivant et d’un genre nouveau, une écriture fluide , comme dessinée , tout y est très bien décrit ! Et raisonne fort en moi surtout dans notre contexte anxiogène, dans le ventre d'Amâk-Ham et les mangeurs de chairs !!

Po3m
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Re: "Nous autres"

Message non lu par Po3m » 23 mai 2020 18:40

Des lames fourchues tournoient dans le ciel, ces grands oiseaux à l’œil perçant et qui fendent les airs pour enlever leurs proies, les emporter jusqu'à nourrir leurs petits. Ils sont nos guides, nous sommes sur la bonne voie. Mais nous devons rester prudents, les lames fourchues sont immenses. Ils peuvent arracher de gros animaux, ils pourraient enlever l'un des nôtres, même si par les temps plus courants, nous ne représentons pas pour eux leur premier mets de choix. Ils ont besoin d'animaux vivants et tous ceux qui fuient les serpents de feu sont devenus leurs premières cibles. Nous les voyons, aller et venir. Nous les observons prendre la direction des serpents de feu dont la nuit brûlante s'élève encore à l'horizon, en pleine journée. Ils suivent la direction du vent qui semble être en notre faveur, ces derniers jours.
Le sol est très sec et nous avons du nous éloigner de Âmak-Ham, traversé sans peine par ces géants de serpents de feu. Nous mesurons notre marche pour ne pas entrer trop vite dans la soif, mais nous sommes inquiets. La nature du sol change, il n'est plus très concevable de creuser en profondeur et les racines des plantes ne sont plus si humides. Ce qui m'interroge. Les anciens nous parlaient de Grâanit comme étant un monde accouplé par deux créatures, l'une s'abreuvant de lacs de feu, l'autre rejetant de l'eau. Grâanit est l'accouplement de deux Drakos, des monstres aux écailles de roches, aux gueules offertes vers le ciel, pour s'abreuver de la rage du monde. Ils recrachent ce qui donne la vie. Ils la reprennent aussi.

Quand nos anciens nous racontaient ces histoires, nous étions impressionnés, bien sûr, mais nous étions jeunes surtout, et avides d'aventures et de découvertes. Nous pensions que nos anciens exagéraient un peu les choses. Nous les écoutions avec respect, mais sans les croire vraiment. On se disait qu'ils nous posaient des limites pour nous expliquer les dangers du monde. On se disait que ces limites devaient être naturellement franchies, et nous les franchissions dans l'insolence, dans l'ignorance mais l'illusion de savoir, dans la bêtise. Nous n'étions pas encore tout à fait adultes. Et du reste, nous croyions Fôra inépuisable... Éternelle. Jusqu'à ce temps venu, jusqu'à ce que tout nous soit pris, ce qui nous rassemble, chacun de nous, chez les survivants. Nous avons en commun ce quelque chose où nous n'avons plus rien. Plus rien d'autre que nous-mêmes. Et l'envie, malgré tout, de voir d'autres jours se lever.

*

"J'espère que d'autres jours se lèvent aussi pour toi, ma Yâm."

Une main sur mon épaule. Un instant, j'ai cru Tarik près de moi mais les doigts frêles m'ont fait se tourner la tête, et me voila directement dans le regard de Mîa ! La surprise, la stupeur, le sursaut ! Un geste très risqué de la part d'une femme, qui ne doit prendre aucun devant, face à un homme. Son regard m'implore de la croire non agressive, ce qui me calme. Il n'est pas simple d'outrepasser nos codes sociaux, en ces circonstances exceptionnelles. C'est une évolution qui s'opère, peut-être. Qui nous demande à tous des efforts. Les femmes prennent davantage de risques, à tous les niveaux, elles sont autant exposées que nous face aux dangers, face à l'inconnu qui semble nous ouvrir les bras, mais peut-être pour mieux nous engloutir.

- Baham ne va pas bien, me souffle-t-elle. Je... je crois qu'il va bientôt nous quitter.
Puis, elle se tait. Elle attend. Que je sorte de ma fierté vite retrouvée, celle du mâle. Je perçois son désolément, sa tristesse. J'évite de la regarder à nouveau dans les yeux, mais je devine ses quelques larmes. Elle est plus âgée que moi, mais c'est la première fois que je la vois pleurer. Ce qui m'inquiète, c'est que si elle sait soigner, elle ne s'est jamais trompée lorsque l'heure de la mort vient. Je ne sais pas quoi faire. Attendre, mais combien de temps ? Sans eau, sinon une petite rosée matinale que nous récupérons comme nous pouvons. Face à celle qui réellement en sait plus long que moi sur la vie et la mort d'un petit, ma posture dominante ne fait plus sens. Toutes nos coutumes sociales s'effondrent en cet instant où je dois m'en remettre à sa douleur.

- Que doit-on faire ? Lui lancè-je. Dis-moi...
Mes mots sonnent comme un coup de tonnerre, lui faisant se lever les yeux d'autant plus brusquement et je ne saurais dire si c'est la peur, ou bien une certaine admiration, suite à mon aveu d'impuissance. Je me réfugie alors, pour la seconde fois, dans son regard. Sans lui avouer, j'ai le sentiment de me blottir, ne serait ce qu'en cet instant fugace, dans la chaleur d'une mère. Dans sa chaleur à elle.

*

Po3m
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Re: "Nous autres"

Message non lu par Po3m » 23 mai 2020 21:37

Le petit semble dormir maintenant. Il vient de s'éteindre. Personne ne dort malgré la nuit bien avancée. Nous attendions tous le dernier souffle de Baham. Il parait encore vivant, on dirait que la nuit perle de ses lueurs sur son petit front. Les femmes lui parlent encore, en le caressant. Elles sont particulièrement affectées, d'autant plus que le petit Baham représentait l'espoir d'un renouveau, plus palpable. Notre raison de croire en un avenir meilleur. Une promesse envolée. Les petits meurent souvent, habituellement, mais ici, c'était notre seul petit. Sans lui, nous serons plus efficaces, c'est sûr, mais on sera moins vivants.

Soudain, un cri nous déchire de ce moment de recueillement, celui de Crâa ! Il était parti durant quelques heures en éclaireur et nous revient en état d'alerte et s'il ne peut parler, il est capable d'émettre un son particulier lorsqu'il crie, d'où son nom : "Crâaaaaaaaa !" lâche-t il à gorge déployée et à toutes jambes ! Le présage est mauvais. Il mord son bras...
"Les mangeurs de chair !" réplique Tarik... "Ils nous ont trouvé !"
Puis Crâa forme un serpent, avec son bras, toujours, il prend un bâton et imite le jaillissement d'un serpent de feu puis nous indique la direction et semble nous dire qu'ils sont nombreux. Il nous indique six "sauts", ce qui représente une distance approximative d'une demi-journée de marche. Notre avance est mince, d'autant que nous le savons, nos distances ne sont pas les leurs, ils sont plus grands, ils vont plus vite.

Tarik reprend : "Les mangeurs de chair apprivoisent les serpents de feu ?"
Crâa acquiesce, ce qui nous laisse tous pantois. Notre petit groupe va de sidération en sidération.
"Alors, les nôtres de serpents de feu ne nous servent plus à rien..." dis-je.
"Et la nuit, ils nous trahissent..." conclut Tarik.
"C'est dur, il fait froid, la nuit... nous n'avons rien, aucun abris..." un silence suit la déclaration de Mîa. Les hommes, non habitués, se consultent du regard.

Je reprends pour couper court "On étouffe nos serpents de feu. On reprend la route, maintenant !"... Crâa semble mécontent. Tarik qui le comprend bien "Ils vont nous rattraper, c'est une certitude ! Crâa nous suggère de trouver un lieu pour nous y cacher, les mangeurs de chair poursuivront leur route !". Songeur, je me dis qu'ils nous suivent à la trace, à notre odeur, qu'ils nous trouveront. Qu'il faut laisser des traces à suivre. Le mieux serait de cacher le groupe et que deux d'entre nous servent d'appâts aux mangeurs de chair pour éloigner le danger des nôtres. Le groupe approuve l'idée, mais il faut trouver la cachette. D'autant qu'il ne faut à nouveau pas se laisser piéger par les serpents de feu, leur retour est incertain mais le vent peut tourner.

On prend Baham avec nous. On ne peut pas le laisser là, même sous un tas de pierres. Une telle preuve de notre présence, si flagrante, nous est insupportable. L'heure de le laisser derrière nous n'est pas encore venue.

*

Po3m
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Re: "Nous autres"

Message non lu par Po3m » 23 mai 2020 22:46

III - La première femme

Yâm, depuis son plus jeune âge, a toujours repoussé les autres. Les jeunes hommes en devenir se cassaient le crâne contre elle à tenter de lui plaire. Ce comportement était peu commun, hors-norme puisque nos coutumes nous indiquent que chaque femme est à tout homme. Mais nos coutumes nous imposent de respecter le bon vouloir de celle-ci à nous accorder ses faveurs. Ainsi, notre tribu est faite de familles mixtes dont les hommes, pères avec plusieurs femmes, se partagent les rôles et les tâches. Chaque femme ayant potentiellement plusieurs hommes à ses soins pour assurer la meilleure chance de survie. C'est que nous n'atteignons pas 2 générations de mère à fils, en terme de longévité. Les hommes perdent très vite la vie. Les femmes restent mères plus longtemps mais par principe naturel, refusent les hommes trop jeunes.

Yâm n'était pas comme les autres jeunes filles. Et chacun se devait de respecter ses refus. C'est elle qui m'a choisi et je n'ai jamais su la raison. Dans les premiers temps, je la repoussais, je craignais sa différence. Son étrangeté. Elle a attendu longtemps avant de pouvoir me parler. Son premier mot à mon encontre fut : "Mâara a voulu que tu viennes me sauver..." un petit groupe de jeunes hommes allait la prendre contre son grès, allaient violer les lois de Mâara, frustrés par les multiples refus de Yâm. Les surprendre ouvertement aurait été fatal pour moi puisque cela signifiait pour eux de recevoir une condamnation mortelle de la part de toute la tribu. Ils nous auraient alors ôté la vie, moi et Yâm qui allait de toute façon être tuée après son viol. Il me fallait réagir vite, et j'ai juste lancé le plus fort possible : "Les mangeurs de chair ! Les mangeurs de chair sont là, ils nous attaquent, fuyez tous !" malgré le lieu reculé et donc le peu de monde à alerter où nous nous trouvions, les agresseurs ont pris peur et ont laissé Yâm, encore effrayée, mais vivante.

Ces jeunes agresseurs, reconnus dangereux pour le bien de la tribu, furent tous tués. Les punitions peuvent mener à l'exil, mais la volonté de violer mène obligatoirement à la mort, parce que nous ne pouvons pas concevoir de laisser à Mâara des nôtres aussi déséquilibrés. Le rituel est particulièrement dissuasif, attachés au fond d'un trou : ce sont les femmes qui, chacune leur tour, les enterrent vivants.
C'est ainsi qu'avec Yâm a débuté notre relation peu commune, mais bien acceptée au fil du temps. Yâm qui m'a tout appris d'elle, après m'avoir si bien apprivoisé.

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NATTIE
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Re: "Nous autres"

Message non lu par NATTIE » 24 mai 2020 14:18

Bonjour,
Merci, 🙏toutes ces traditions de tribus raisonnent fort dans nos sociétés en déliquescence ! Vous devriez sincèrement penser à publier vos écrits, vous avez une imagination et une limpidité dans le récit efficaces ! A la prochaine Lecture !
Prenez Soin de Vous

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